N°13
édition du 22 janvier 2001
bi-mensuel de l'internet
culturel et politique
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10.L'infantilisme, maladie conservatrice de la nouvelle économie.

Si vous avez dû affronter une " fête " de Noël bien formatée (c'est à dire, cette année : Pokhémon, Play Station 2, Harry Potter) alors, n'ouvrez pas " la société de consolation " de Jeremie Lefebvre ; vous risquez d'attraper le blues.

L'histoire d'Ubi-free, le " syndicat virtuel " monté par Jérémie Lefebvre et quelques autres salariés d'Ubisoft, a été une success story de la société de l'information en France. Oriane Garcia pour l'économique, Valentin Lacambre pour le politique, il manquait une figure pour le social et Lefebvre se fit connaître.
Succès ambigu. Avec ses poisons (le paternalisme manipulateur des patrons d'Ubisoft) la nouvelle économie sécrétait ses contre poisons : " Alors Sandrine se penche, écrase lentement sa cigarette et dit à mi-voix en nous regardant : Internet ". Jeremie Lefebvre souligne d'ailleurs à quel point les commentaires allaient rapidement tourner en boucle : " L'état du personnel n'était pas un sujet intéressant, ce qui était intéressant (pour les médias), c'était l'émergence d'une nouvelle façon d'emmerder le monde ". Deux ans plus tard, la boucle fonctionne nettement moins bien et ce sont des syndicats bien réels qui se mettent en place à Amazon.France et dans les autres paradis de la nouvelle économie.
Mais " la société de consolation " propose bien plus qu'un récit de la première lutte sociale de la société de l'information. Le livre porte en sous-titre " Chronique d'une génération ensorcelée ". C'est une charge contre l'infantilisme, la régression, l'esprit consensuel et soit disant positif. Pour avoir le premier craché dans cette blédine là, il sera beaucoup pardonné à Jeremie Lefebvre.
Envoutés et voutés , les cadres et salariés de " CM France " ont des mœurs étranges. Ils organisent des soirées Haribo lorsqu'un marché est obtenu. Ils s'échangent les génériques des dessins animés de leur enfance. Ils sont les enfants de Nintendo et de Chantal Goya qui ne veulent pas connaître d'autre monde que le pays joyeux des enfants heureux, des monstres gentils. Ces champions de l'innovation sont des conservateurs à tout crin. Ces hyperactifs sont sous tranquillisants.

Ce type d'infantilisme a diffusé largement dans le monde de l'internet : nous n'avons pas besoin de lois ; nous voulons nos propres lois ; nous voulons garder précieusement cette manière de faire si positive et si tranquille. La société de l'information conçue sur le modèle d'un cour de récréation, voilà ce que Lefebvre met à jour : la création, pour " rire ", de cyber-partis politiques, la monnaie virtuelle avec des haricots ou des patates, les business plan à la Boo.com.
En 1988, Guy Debord écrivait, dans les " Commentaires sur la société du spectacle " : " Le changement qui a le plus d'importance, dans tout ce qui s'est passé depuis vingt ans, réside dans la continuité même du spectacle. Cette importance ne tient pas au perfectionnement de son instrumentation médiatique, qui avait déjà auparavant atteint un stade de développement très avancé : c'est tout simplement que la domination spectaculaire ait pu élever une génération pliée à ses lois. " Le roman de Jérémie Lefebvre est une chronique des " conditions extraordinairement neuves dans lesquelles cette génération a effectivement vécu ".

Le livre est facile à lire, un peu dans la manière de Houellebecq. L'auteur connaît les théories critiques modernistes, et le cache assez bien. Il publie chez sens&tonka. Ca vous changera de Pierre Lévy et Jean Marie Messier.

Francis Linart (francis.linart@caramail.com)

Source :
Jérémie Lefebvre," La société de consolation", édition sens &tonka,2000, 105FF.

 

 



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